Colignon, Alain
n°14, juillet-septembre 2000
Source: http://www.territoires-memoire.be/am/affArt.php?artid=114
Sous Guillaume II (1890-1914), la société allemande telle qu'elle avait été modelée par la tradition prussienne, exaltait l'armée, la virilité guerrière. Elle s'alliait ainsi aux plus antiques préjugés pour reléguer la femme " à la cuisine, à l'église, aux enfants ". Cet état d'esprit contribua à favoriser les pratiques homosexuelles dans les couches favorisées, de l'aristocratie à la bourgeoisie, ainsi que dans la caste militaire. La Première Guerre mondiale suivie de la défaite accélère ce processus. Aussi, l'ébranlement des cadres sociaux, la terrible crise économique des années 1919-1923, la misère, provoquèrent une explosion de la prostitution masculine. Le sociologue Robert Michels évalue en 1928 à 1,2 million le nombre de personnes manifestant des tendances homosexuelles. Certains de ses collègues parlaient de 2 millions.
Le mouvement national-socialiste accéda au pouvoir en janvier 1933. Il gère la question d'une manière qui n'était pas dépourvue d'ambiguïtés. Se voulant l'héritier des vertus guerrières de la "race", ses chefs avaient témoigné d'une certaine tolérance en matière de mœurs pour leurs militants durant les années de lutte politique. Dans les Sections d'Assaut nazies, les amitiés dites particulières n'étaient pas rares, et leur dirigeants principal, Ernst Röhm, avait une réputation bien établie en la matière. Cela ne l'empêcha pas d'être un intime d'Hitler, pour qui seul comptait le but à atteindre. Devenu chancelier du Reich, ce dernier se servit de sa troupe d'élite S.S. pour briser les turbulents S.A. devenus aussi compromettants qu'inopérants. Après l'exécution de Röhm et de son état-major lors de la fameuse " nuit des longs couteaux " (30 juin 1934), la répression put s'exercer sans entraves sur l'homosexualité. Les officiels du régime avaient vu en elle un danger de contamination de la couche dirigeante de l'Etat. Autre danger : elle menaçait la croissance démographique de la nation. L'aspect moralisant de la problématique n'était pas ignoré mais il n'était finalement que secondaire. En 1871, sous Bismarck, on avait introduit dans la législation relative aux moeurs le paragraphe 175 punissant d'une peine de prison pouvant aller jusqu'à cinq ans " les rapports contre nature entre hommes ". Cet article reste en vigueur mais pouvait être aggravé si le juge estimait, selon le Droit national-socialiste, que l'acte heurtait particulièrement le " bon sens populaire ". A partir de 1935, la S.S. s'attacha à résoudre la question homosexuelle qui, selon elle, " ne relevait pas de la médecine mais de la politique ". Pour Himmler, le maître de l'Ordre noir, les homosexuels étaient des malades mentaux lâches et dégénérés. Une possibilité de rédemption par le travail, loin des gens " normaux ", était cependant prévue même si le Reichsführer S.S. se disait partisan de leur extermination jusqu'au dernier : les anciens germains ne noyaient-ils pas les invertis dans les marécages ? Enfermés par milliers dans les camps de concentration (Sachsenhausen, Oranienburg et Flossenburg), pourvus comme signe distinctif d'un grand triangle rose, les homosexuels furent soumis aux pires violences, aux pires humiliations. Les nazis ne traquèrent toutefois que les citoyens du Grand-Reich (Allemagne, Autriche, Sudètes et Volksdeutsche) ou des territoires qui, peuplés de germains, allaient être incorporés sous peu à celui-ci. Il fallait que la " race nordique " reste pure de toute dégénérescence. Dans le reste de l'Europe occupée, ils se désintéressèrent de la question.
Des milliers d'homosexuels périrent, victimes de l'utopie national-socialiste. Leur martyre ne fut jamais reconnu en tant que tel et le paragraphe 175 reste en vigueur en Allemagne jusqu'en 1964.
Alain Colignon est historien.
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